Discours de clôture de Laurence Goubet aux 4è assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation

À l’occasion des 4è assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation qui ont eu lieu les 21 et 22 septembre à Dijon, Laurence Goubet, fondatrice et coordinatrice de l’association Les Bouillonnantes a été en charge de faire le discours de clôture de l’événement.
Nous vous le partageons ci-dessous.

C’est la fin !

Oui, c’est la fin de ces 4ème Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation.

C’est un peu particulier pour moi d’être là, debout devant vous. Je n’ai pas l’habitude de cet exercice assez intimidant.

Et puis c’est un moment qui n’est pas tout à fait anodin. Peut-être que comme moi vous vous sentez la tête et le coeur pleins d’informations et d’émotions diverses ?
Plein aussi de toutes nos discussions, de toutes les découvertes et rencontres qu’on a pu faire ici, de la conférence passionnante de Stefanos Fotiou, de l’internvetion percutante et pertinente de Sophie Tabary en plénière d’ouverture, l’ambition du plaidoyer qu’on vient d’entendre, l’espoir que porte la saisinne des jeunesses et leur analyse lucide quant à l’assiette de demain.

Mais voilà, c’est la fin.

Comme vous, dans quelques minutes, je vais récupérer mes bagages et reprendre le train pour retrouver dès demain l’équipe des Bouillonnantes, mon bureau, mes mails qui débordent de 2 jours sans les traiter, mon planning surchargé.

Mais avant de replonger dans ce quotidien, je sais que je vais avoir très envie de raconter l’émotion, la chaleur et l’espoir que m’ont apporté

  • les échanges foisonnants que j’ai eu autour de la place que peut jouer la restauration commerciale dans l’écriture de nouveaux récits alimentaires

     

  • les nombreuses expérimentations qui pensent la démocratie alimentaire et la place des citoyens dans les gouvernances comme levier central du changement
  • tous les projets qui créent des liens avec les professionnels de santé
  • L’inquiétude des associations COMME des collectiités quant aux financements.
  • la détermination de tous ceux qui veulent embarquer des acteurs qu’on voit moins souvent dans nos ateliers : les grossistes, l’industrie, la grande distribution (même quand ceux-ci se soucient peu de la bio !)…

J’aurai sûrement envie de leur partager aussi la place prépondérante des femmes dans cet événement, à l’image de la place qu’elles occupent dans les transitions. 

D’ailleurs quand on m’a proposé de faire ce discours, on m’a indiqué que j’avais été choisie parce que je suis une femme et jeune.

Si on n’aime pas être choisie pour notre genre, je dois bien reconnaître que j’ai une certaine fierté à pouvoir souligner le rôle clé que notre genre endosse dans la nouvelle société qu’on construit.
Alors bravo à toutes les femmes présentes ici, jeunes et moins jeunes, actrices du changement.

Au sens propre comme au sens figuré, j’ai été nourrie durant ces 2 jours. De tant de denrées, de tant de matières, de tant de ressources précieuses. 

J’en avais besoin ! Nous en avions besoin je crois.

J’avais besoin de voir ce qui se passe sur d’autres territoires. De découvrir des expérimentations inspirantes. De comprendre ce qui fonctionne. Mais aussi ce qui fonctionne moins.
J’avais besoin de percevoir des bribes de réponses à ces questions complexes que je me pose. Car oui, notre sujet est complexe !

Mais ce n’est pas de cette fin-là dont je veux vous parler.

Je veux vous parler d’une autre fin. Une fin plus lente, plus profonde, plus difficile à dater précisément, mais que nous avons, je crois, touchée du doigt ici, à Dijon, pendant ces deux jours.

C’est la fin de notre système alimentaire. 

De ce modèle que des femmes et des hommes ont eu l’audace de réinventer entièrement il y a 80 ans pour nourrir un pays exsangue alors, en pariant sur le pétrole, la chimie, la mécanisation, le libre-échange, la financiarisation…
Cette audace était sûrement nécessaire en son temps mais nous savons désormais toutes les conséquences néfastes que ce modèle a produit.

C’est la fin de ce système alimentaire là.

C’est la fin d’un système qui a réussi l’exploit effroyable de produire intensément tout en laissant des millions de personnes incapables de se nourrir dignement, et qui a fait de cela une normalité

C’est la fin de la responsabilité qu’on fait porter au seul consommateur. Celui qu’on a sommé, malgré ses contraintes de budget, de « bien choisir », de lire les étiquettes, de faire le tri entre le bio, le local, le durable, le juste…  alors que la fortune d’Emmanuel Besnier, PDG du groupe Lactalis, est estimée à + de 14 milliards d’euros, alors que la famille Cargill compte 21 membres milliardaires.

C’est la fin de la concentration du pouvoir entre quelques mains. De ce système où les dirigeants des quatre centrales d’achat qui concentrent 92% du marché décident depuis leur immense bureau climatisé, que le kilo de carotte s’achètera seulement quelques centimes à celui ou celle qui a courbé l’échine pour la semer, la désherber, la récolter… 

C’est la fin de l’absence de préoccupation pour nos agriculteurs et agricultrices qui manipulent, depuis des décennies, des produits qu’on reconnaît aujourd’hui comme responsables de cancers, de la maladie de Parkinson, pendant qu’on continue de leur vendre ces mêmes produits comme des outils indispensables à leur métier.

C’est la fin de ces articles dans la presse qui chaque semaine nous annoncent un nouveau scandale. Des résidus de pesticides qui envahissent nos assiettes, des métaux lourds qui s’accumulent dans notre organisme, des perturbateurs endocriniens qu’on nous laisse ingérer… parce qu’on a fait le choix, délibérément, de ne pas opter pour le principe de précaution. Parce qu’on a fait le choix, délibérément, de laisser les lobbyistes de l’industrie agro-alimentaire influencer les décisions.

C’est la fin de ces fermes-usines qui poussent toujours plus loin la logique de volume, sans prendre en compte les capacités de leur territoire à absorber les effluents qu’elles produisent.

C’est la fin d’un modèle qui refuse de regarder ses propres limites. D’un modèle qui a fait de la croissance financière, du productivisme et de la course au profit ses seules boussoles, sans regarder ce qu’ils produisent sur le climat, sur la biodiversité, sur les sols et sur celles et ceux qui travaillent la terre.

C’est la fin d’un système qui fait de la terre un capital avant d’en faire un bien commun, et qui demande à celles et ceux qui veulent nous nourrir de s’endetter pendant au moins vingt ans pour avoir le droit de la cultiver.

C’est la fin de ces technologies prétendument « intelligentes » qui nous promettent de produire toujours plus avec toujours moins d’humains, comme si l’agriculture pouvait devenir une industrie comme une autre, débarrassée de ses contraintes, de ses saisons, de celles et ceux qui la pensent, la ressentent… 

C’est la fin du court-termisme érigé en méthode de gouvernement. D’un système qui pense en trimestres ou en mandat électoral quand un sol se régénère en décennies, quand une exploitation se transmet en générations, quand il faut des années pour dépolluer une rivière de ce qu’on y a versé…

C’est la fin de la concurrence déloyale maquillée en “libres-échanges”. De cette fiction qui prétend que le marché va, par magie, faire converger vers le haut des modèles agricoles qui n’ont ni les mêmes règles, ni les mêmes coûts, ni les mêmes conséquences pour le climat et la biodiversité.

C’est la fin du jeu politique individuel. De la schizophrénie de ceux qui prétendent défendre notre santé mais votent POUR la loi Duplomb et tant d’autres lois écocides.

Le 3 juin 2026 dernier à l’assemblée, une députée LR, Mme Josiane Corneloup déclarait “Nous sommes tous concernés par la santé des Français et tous convaincus de l’importance de protéger à la fois notre santé et notre environnement. » Jolie déclaration !
Le même jour elle prenait position CONTRE le renforcement de l’interdiction nationale des engrais phosphatés contenant du cadmium. 

C’est la fin de l’ère de la surprise. Du “qui aurait-pu prédire” ? 

Et c’est la fin, surtout, d’un système qui veut nous faire croire que tout ça est une fatalité. Qu’on n’y peut rien. Que c’est trop gros, trop enraciné, trop rentable pour certains pour qu’on puisse s’y attaquer. 

C’est la fin !

Ce système-là ne tient plus debout. Il craque de partout. 

Il nous tue, littéralement. 

Et le plus absurde, c’est qu’il est en train de détruire ce dont il dépend pour continuer d’exister. Les sols, l’eau, la biodiversité, le climat…

Certes, au cœur de ce système, certains résistent. Notamment ceux que ce modèle a largement enrichi. Usant de leurs derniers arguments maladroits, de cynisme et de condescendance pour rester dans l’abnégation.
Il faut pourtant leur dire que c’est la fin ! Qu’il n’est plus possible de colmater les failles. De mettre de grands pansements. De réparer ou d’améliorer à la marge.
Qu’il faut changer entièrement de paradigme.
Pour eux aussi c’est la fin !

La bonne nouvelle c’est que depuis des années, la bande de courageux et courageuses que nous sommes, avons commencé à construire un nouveau système. Armés de profondes valeurs : la justice sociale, le respect du vivant, l’altruisme, la solidarité, le partage… des valeurs qui peuvent paraître naïves dans un monde obsédé par la performance mais qui avant tout apportent joie, convivialité, optimisme, plaisir. 

Et, j’ai même envie de dire qu’au regard de notre conscience collective, j’ai comme un doute que ce soit nous les naïfs !

Ce nouveau système ne se demande plus « comment produire toujours plus ? », mais pose la question de « comment voulons-nous vivre et nous nourrir demain tous ensemble et équitablement ? »

Ces courageux et courageuses que nous sommes, sont de plus en plus nombreux. Nous sommes des agriculteur·rices, élus, agent·es de collectivités, chercheur·ses, cuisinier·es, entrepreneur·ses, associations, financeur·ses, citoyen·nes…
Que nous ayons chacun nos envies, nos intérêts, nos parcours, nos certitudes…
Nous avons cette ambition commune : coopérer pour inventer un système alimentaire nouveau.

Un système alimentaire qui respecte les limites planétaires. Qui ne crée pas délibérément des inégalités. Qui place le vivant, l’humain, la biodiversité au cœur de son équilibre.

Un système alimentaire qui fait de l’agroécologie son assurance-vie collective.

Un système alimentaire qui fait de la démocratie citoyenne participative son modèle de gouvernance équitable.

Ce nouveau système ne sera pas décrété depuis Paris ou Bruxelles. Ce système alimentaire, on est en train de l’inventer. Ensemble. Ici à Dijon en nous réunissant et grâce aux terreaux fertiles de nos territoires. 

Bien sûr, comme le soulignait très justement Stefanos Fotiou, nous aurons besoin de l’État et de l’Europe. De politiques publiques ambitieuses, de financements, de règles, de protection, de cohérence.

Mais nous ne pouvons plus attendre qu’ils bougent pour commencer à bouger nous-mêmes.

Si ils bougent avec nous, tant mieux. Nous irons plus vite.
S’ils ne bougent pas, nous avancerons quand même !

Nous sommes déjà en train de le faire.

Nous avons beaucoup parlé, pendant ces deux jours, de coopération. Je crois qu’il faut aller plus loin. Nous savons travailler ensemble. Mais coopérer vraiment, c’est autre chose.

Coopérer vraiment, c’est accepter que personne ne détient à lui seul la réponse. C’est accepter de mettre autour de la même table celles et ceux qui produisent, qui transforment, qui distribuent, qui cuisinent, qui mangent, qui soignent, qui financent.

C’est s’accorder sur une visée qu’on partage et avancer pas à pas en intégrant de façon systématique les enjeux et les contraintes de chacun.

Nous formons une équipe. Avec nos complémentarités, nos différences, nos désaccords. Et ces désaccords seront à cultiver car personne ne détient la réponse à lui seul. Nous avons besoin les uns des autres. 

Faisons-nous confiance !

Il nous faut continuer ! Nous pouvons y arriver ! Avec détermination, avec courage, avec audace et potentiellement avec une part d’utopie aussi !
En nous soutenant. En coopérant. En sortant des logiques de volume, des chaines de valeur linéaires, de la compétition… 

Faire le pari de la coopération, c’est faire le pari de la reconnaissance du travail de chacun, de la valeur produite collectivement, c’est investir sur les compétences, c’est augmenter la pertinence, c’est renforcer la confiance, c’est aussi se soucier de la conjoncture des organisations comme de la santé des personnes.

J’aimerai que nous osions quelque chose de nouveau ! Osons quelque chose de profondément différent ! Osons de nouveaux paradigmes, de nouveaux fonctionnements économiques, organisationnels, sociaux…

Je crois que nous ne réussirons pas parce que nous aurons trouvé la solution parfaite. Nous réussirons parce que nous aurons accepté d’expérimenter, de nous tromper, de partager ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, de recommencer.

Je crois aussi que nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout. Nous avons besoin d’être d’accord sur l’essentiel, une visée partagée : nous voulons un nouveau modèle agricole et alimentaire qui soit durable, robuste et juste.

La difficulté cependant, c’est qu’il y a urgence ! Parce que le climat, l’eau, les sols, la biodiversité et la santé exigent notre meilleure réactivité.

Et pour autant nous avons besoin de temps.

Car c’est en créant, en expérimentant, en essayant, en cheminant, en confrontant nos opinions que nous trouverons les réponses et pourrons les ancrer dans nos territoires.

C’est ce que montre notamment les expérimentations de la Sécurité Sociale de l’Alimentation. Nous avons besoin de temps et de « démocratie » pour embarquer tout le monde dans cette belle aventure.

Je crois que notre système n’a pas besoin d’une rupture totale, d’un chaos. Il a besoin d’une multitude de transformations minuscules qui finissent par devenir irréversibles et qui permettent sa mutation profonde.

Et c’est cela que j’ai vu pendant ces deux jours à Dijon : des morceaux du monde d’après déjà bien ancrés. De solides fondations qui existent déjà, dans nos territoires, dans nos fermes, dans nos collectivités, dans nos entreprises, dans nos associations, dans nos cuisines, dans nos assiettes.

Nous ne partons donc pas de rien. Nous partons de tout ce qui existe déjà et que nous devons maintenant relier.

Alors oui, c’est la fin.

La fin d’un système dont on ne veut plus et avec lequel malgré tout il nous faut composer et cohabiter, tout en travaillant à nous en extraire.

 

C’est aussi la fin d’un évènement riche, émouvant, bousculant, gourmand aussi, dont on en redemande.

J’ai hâte de vous retrouver dans 2 ans, aux prochaines assises, et si possible même, avant ça, pour continuer, pour aller plus loin, pour partager nos avancées, pour apprendre de nous.
Merci de me permettre d’apprendre de vous. Merci.

Rappelons-nous que le monde d’après ne viendra pas après nous. Il est déjà en train de commencer.

C’est la fin et le début à la fois !
Quelle chance nous avons de pouvoir être actrice et acteur de cela !
Quelle chance j’ai de vivre cette aventure avec vous.

Merci pour votre écoute.
Bon retour !

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