Au cœur de Nantes, dans le quartier du Vieux-Doulon, quatre fermes maraîchères sont en activité et approvisionnent les habitants du quartier et restaurateurs nantais. Si leur implantation dans la ville peut quelque peu surprendre, il faut se rappeler qu’autrefois Doulon, commune indépendante jusqu’à son rattachement à Nantes en 1908, a connu un passé seigneurial au cours duquel maraîchage et éco-pâturage occupaient une majeure partie du territoire. Parmi elles, la ferme de la Louëtrie (devenue « l’Alouette Rit ») fut la première à être remise en activité après 20 ans d’arrêt, désormais animée par Simon Prévost qui affirme l’ambition d’en faire une “ferme vivante”.
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Doulon, terre nourricière
C’est au XIXᵉ siècle que l’activité agricole s’y développe avec la transformation des potagers individuels en tenues maraîchères — terme qui caractérise de petites fermes entourées de murs en pierre. De ce passé, il reste de nombreuses traces dans le quartier, comme ces « châteaux d’eau » construits sur des tours maçonnées et faits de réservoirs en acier riveté récupérés auprès de la compagnie de chemin de fer, qui étaient remplis de l’eau des puits chauffée naturellement au soleil, permettant des irrigations à température ambiante des cultures et ainsi une augmentation de la production agricole.
Durant la première moitié du XXᵉ siècle, la proximité du chemin de fer permet aux maraîchers, qui souhaitaient produire et vendre plus et mieux, d’innover grâce à l’importation de châssis chauffés, de matériel d’irrigation et d’arrosages automatiques, mais aussi grâce à la possibilité d’apports en sable et fumier. Ainsi, en 20 ans, entre 1912 et 1933, la production y est multipliée par six et se spécialise peu à peu autour des carottes précoces, navets et laitues de printemps, choux-fleurs, melons, petits pois et haricots (sans oublier le muguet et les chrysanthèmes). Mais, peu à peu, cette expansion se confronte à la pression immobilière, souvent spéculative, d’une ville qui ne cesse de s’étendre. Alors, tout en s’agrandissant, les tenues se replient vers Carquefou, Thouaré et le Val nantais.
Si cette densification de l’habitat vint à bout, au tout début du XXIᵉ siècle, de la dernière exploitation maraîchère du quartier, de cette Histoire, il reste aujourd’hui à Doulon un paysage constellé de réservoirs d’eau, de vieux murs et de prairies humides, de nombreux jardins familiaux et ouvriers et une vie associative particulièrement riche.
Remettre des fermes en ville
Après avoir grandi en Eure-et-Loir, « dans une région qu’on appelle la Beauce, connue pour ses grandes plaines céréalières, d’où je me suis vite enfui », Simon entame des études de protection de l’eau en Charente-Maritime. Technicien de rivière de formation, il arrive à Nantes en 2005, diplôme en poche, attiré par ce département 2e territoire de zones humides en France. Durant plusieurs années, Simon travaille dans la protection de l’environnement avant de passer le concours de la fonction publique et de rejoindre l’équipe du Service des Espaces Verts de la Ville de Nantes. « Ce fut de belles expériences et de belles années, mais j’ai toujours voulu travailler pour moi. Pour autant, le métier de paysagiste ne me faisait pas rêver. Via mon poste à la ville, j’ai entendu parler du projet de Nantes Métropole d’installer des maraîchers sur les anciennes fermes de Doulon. Ça m’a tout de suite intéressé. Ça alliait à la fois mes compétences, ma vie en ville et la vie professionnelle dont j’avais envie ».
En 2018, il étudie donc cet Appel à Manifestation d’Intérêt coordonné par Nantes Métropole Aménagement et décide d’y répondre avec son ami Clément Amour (qui, depuis, a quitté la ferme). Le duo est retenu en 2019 et le projet se concrétise, partageant l’espace mis à disposition avec Gérald Cartaud, qui installe son activité de culture de micropousses sous une serre dédiée.
Grâce à ses diplômes, Simon bénéficie de la Capacité Professionnelle Agricole et d’un certain bagage. « J’avais déjà beaucoup travaillé autour des sujets de l’agronomie, du cycle de la plante, etc. mais jamais dans une optique de production, plutôt dans une démarche de protection de la nature. C’est pourquoi, je suis allé me former sur le terrain. En 2020, pendant le confinement, j’ai fait une saison chez Olivier Durand qui est un excellent formateur. Il m’a donné plein d’informations. J’y ai aussi côtoyé Alice Ménard qui n’a pas été avare de ses conseils et de son expérience. Rapidement, Olivier m’a donné des responsabilités, ce qui m’a permis de monter en compétences très vite. Ainsi, dès 2021, j’ai commencé ici sur la ferme. C’est sur le terrain qu’on apprend. D’ailleurs, j’apprends encore ! »
Simon et Clément commencent petit. D’abord 3 000 m2 en plein champ. Puis, la mise en culture de la moitié de la serre installée en 2021, avant d’agrandir encore en extérieur. Depuis 2023, Simon cultive 100% de la surface prévue, représentant 8 000 m2 de planches de culture, sur un total de 1,5 ha de superficie que comptent la ferme.
Comme c’est le cas aussi pour son amie Laura, à la Ferme du Bois des Anses, Simon dispose d’un bail de 18 ans avec Nantes Métropole Aménagement qui a été en charge de la mise en place des structures (serres, récupérateur d’eaux, bâtiment de vente) et du raccordement en eau à la Loire. « Je n’aurais jamais pu m’installer avec des équipements aussi modernes, performants et automatisés sans l’appui de la collectivité. Là, on a un superbe outil de production qui nous permet d’être extrêmement performants, notamment dans la gestion du climat grâce aux serres ».
Soucieux d’assurer rapidement sa rentabilité, Simon a, de son côté, investi dans un système d’irrigation entièrement automatisé et centralisé « C’est un gain de temps incroyable ! Une charge mentale en moins ».
Aujourd’hui, après près de 3 années de mise en œuvre, la ferme compte en plus de Simon, un apprenti de l’école Agrocampus à Angers présent sur la ferme durant 3 ans, une saisonnière présente de mai à octobre et 2 stagiaires. « À terme, l’idée, c’est d’être 3 équivalents temps plein. »
La carotte, emblème du maraîchage nantais
Parmi les légumes phares que cultive Simon, la carotte occupe indéniablement une place de choix. Simon en propose d’ailleurs en toute saison « En jouant sur les variétés, sous serre ou en plein champ, c’est un produit qu’on peut proposer toute l’année. »
Les restaurateurs, le plus souvent, sont amateurs des petits calibres tandis que les particuliers préfèrent, eux, les grosses carottes. « C’est un produit qui plaît tellement que je n’arrive pas à en produire assez, alors que je ne cesse d’augmenter la quantité semée ». Bien qu’elle soit un classique des potagers, la carotte reste une culture longue (3 à 4 mois de pousse) et technique. « La carotte est très sensible à l’enherbement. Il faut particulièrement gérer sa densité. Si je ne sème pas assez dense, les herbes vont l’envahir. À l’inverse, si c’est trop dense, il faudra les éclaircir. »
Parmi les carottes qu’il propose, sa préférence va aux carottes de couleurs « J’explique aux clients qu’ils n’ont pas besoin de les éplucher. Je leur conseille souvent de juste les couper en 4 pour les manger à l’apéro ou, s’ils veulent les cuisiner, de les rôtir au four, au naturel ! »
Si la carotte est un produit phare du terroir nantais, c’est notamment parce qu’à travers la spécialisation, les maraîchers industriels ont développé des cultures sur sable dans des sols souvent désinfectés à la vapeur, évitant ainsi les mauvaises herbes et la poussée d’adventices. La ferme qu’occupe Simon n’a d’ailleurs pas échappé à la règle. « Du fait des apports massifs de sable de Loire qu’il y a eus pendant 50 ans, on a 83 % de sable dans le sol. Avant, c’était une plaine désertique. Cela a certains avantages. C’est très bien pour la prospection racinaire et c’est donc facile à désherber. Mais par contre, c’est extrêmement séchant, très drainant et particulièrement pauvre. C’est un sol qui nécessite d’être enrichi, afin d’apporter de l’azote et des nutriments au fur et à mesure ». Pour ce faire, Simon puise dans les techniques du maraîchage sur sol vivant et du bio intensif. « On est à la rencontre de ces différents courants que je me suis approprié et que j’adapte à ce sol, au climat et à notre façon de travailler. Avant tout, j’essaie, j’observe, j’analyse ce qui fonctionne et ne fonctionne pas. Je cherche à avoir une méthode de culture la plus naturelle et écologiquement intelligente et viable. Je me rapproche de ce que faisaient nos papys dans leurs jardins : de l’eau, de la crotte de vache ou de cheval et du soin. Ici, sur la ferme, la mécanisation est réduite au maximum. On a seulement un micro-tracteur qui nous permet de faire les gros travaux de préparation des planches. Mais, en dehors de ça, on plante, on récolte, on taille, on palisse tout à la main. »
Bien évidemment, Simon proscrit aussi tout produit chimique « Je n’utilise même aucun produit de biocontrôle autorisé en agriculture biologique. Pas de cuivre, ni de soufre. Uniquement des purins, des amendements organiques et des tisanes ».
Ainsi, Simon met un point d’honneur à favoriser le retour de la biodiversité dans cette zone qui bénéficie, malgré son implantation en ville, d’un environnement encore très rural « La particularité de la ferme est aussi liée à mon parcours. Par mon expérience passée en protection de l’environnement, j’essaie de faire très attention à ce qui m’entoure, à tout ce qui peut vivre sur la ferme. C’est pour ça qu’on a fait une mare, qu’on installe un maximum de haies bocagères, de fleurs, de vivaces… On va aussi mettre des arbres. On en a aussi besoin pour amener de l’ombre. »
Une ferme vivante et pédagogique
Dès le début de son installation, Simon avait la volonté d’ouvrir sa ferme vers l’extérieur. Entouré de quelques fidèles amis et soutiens, il vient de créer une association qui a pour projet de développer l’accueil du public et notamment de groupes scolaires ou périscolaires. « L’axe pédagogique a toujours fait partie du projet de la ferme. C’est ce qui me plaisait en m’installant ici. On est sur une ferme un peu vitrine, visible depuis la rue et attenante à une future école. Je ne connais pas d’autre école nantaise qui soit aussi proche d’une ferme de pleine terre. J’espère qu’on finira par installer un portillon pour faciliter le passage entre l’école et la ferme. Malheureusement, on ne pourra pas fournir la cantine vu que Nantes fonctionne avec une cuisine centrale. Mais une crèche va aussi ouvrir prochainement. J’aimerais beaucoup qu’on puisse nourrir les bambins de nos légumes ! ». Récemment, Simon et son équipe ont d’ailleurs accueilli une classe d’enfants venus récolter des légumes avant de les cuisiner tous ensemble « Ça, ça a vraiment du sens ! »
La difficulté reste cependant de trouver un modèle économique à ces activités « les écoles et les centres ont trop peu de budget pour ça. Mais on essaie de s’adapter pour satisfaire les demandes ».
Simon continue par ailleurs de proposer des prestations de service. Après avoir accompagné l’équipe de la ville sur la mise en place des plans de culture pour les Paysages Nourriciers (potagers solidaires et participatifs installés dans les parcs et jardins de la ville), il produit et récolte les cultures de Symbiose, une serre pépinière positionnée sur les toits de logements sociaux à Nantes Nord. Il se plaît aussi à animer des formations et actions de sensibilisation à destination d’étudiants professionnels, d’agents de collectivité, ou plus récemment d’ animateurs de Nantes Métropole Habitat. L’occasion pour lui de montrer que sa ferme répond pleinement aux enjeux du moment « Quand je travaillais dans la protection de l’environnement, j’ai réalisé qu’il était de plus en plus difficile de faire passer les messages. La protection d’une espèce de grenouille, ça ne parle pas à grand monde. La ferme, selon moi, elle peut combler cela. C’est plus concret. Je veux montrer qu’il est possible de cultiver de bons légumes sur quelques m2. Quand en plus ceux-ci sont distribués très localement, c’est très vertueux ! »
Bien que située en ville et bénéficiant d’un accompagnement particulier de la part de la collectivité, la ferme de Simon est bel et bien représentative d’un modèle de production pérenne, viable et reproductible. Ayant quasiment atteint son rythme de croisière, elle permet actuellement de nourrir 100 familles, à travers la vente directe à la ferme, et fournit, en complément, une dizaine de restaurants nantais. « Je ne cherche pas à me différencier, juste à faire une production diversifiée et surtout à proposer des légumes qui ont du goût. Les retours sont bons, Moi ça me suffit. C’est même très satisfaisant ! »