Au nord du Parc National de Brière et aux confins du Morbihan, l’histoire de la petite ville de Missillac et de ses fermes est étroitement liée à celle du vaste domaine de la Bretesche et de son majestueux château médiéval, assiégé pendant les guerres de religion, pillé et incendié lors de la Révolution française, puis acheté et reconstruit par le Comte de Montaigu en 1847.
Parmi les 7 fermes (dont 5 construites à l’identique) que comptait le domaine, seule la ferme de Boisvreuil est toujours en activité et témoigne de ce passé florissant, tenue depuis 3 générations par la famille de Clair Ricordel.
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Une ferme familiale
Arrivé en 1936 en tant que métayer, le grand-père de Clair fit l’acquisition en 1963 de cette ferme alors spécialisée dans la culture de pommes à cidre et l’élevage de vaches laitières. À la suite de ses parents qui avaient déjà fait le choix de remplacer l’élevage de vaches laitières par un petit troupeau de charolaise, Clair reprit la ferme à son tour en 1994. « J’ai toujours voulu faire ce métier ! ».
Aujourd’hui, il poursuit l’élevage d’une quarantaine de vaches allaitantes et leurs descendances, nourries uniquement à l’herbe et au foin de ses 70 hectares de prairie et mène 50 ha de cultures (25 ha de blé, 12 ha de sarrasin, 10 ha de colza et 1,5 ha de seigle), pratiquant ainsi une rotation longue de ses parcelles. « J’aime bien ne pas faire toujours la même chose. C’est ce que permet la polyculture ».
En 2019, son épouse Chrystelle décide de vendre l’auto-école qu’elle dirige depuis plus de 20 ans pour rejoindre la ferme « Cela faisait 10 ans que Clair parlait de transformer ses céréales en farine. Il faisait déjà de la vente directe depuis 1996 en vendant une bête tous les 3 mois. Je l’ai rejoint progressivement à partir d’octobre 2019 avec l’idée de mettre en place un atelier meunerie sur la ferme. Puis, le confinement est arrivé et la demande a explosé, chacun s’étant pris de passion pour faire son propre pain. Nous n’étions pas encore très équipé, nous n’avions même pas d’ensacheuse. On faisait tout à la main, avec l’aide de la famille et de ceux qui voulaient bien prêter main forte. »
Depuis la demande n’est plus la même, chacun semblant avoir été rattrapé par le rythme effréné du quotidien et oubliant ses bonnes habitudes de s’approvisionner en circuit-court, mais durant cette période Clair et Chrystelle ont su développer un large réseau de points de vente auprès des Biocoop, magasins de producteurs, fermes voisines et des boulangeries et crêperies de la région qui leur permet d’écouler entièrement leur production annuelle. « La vente directe permet d’avoir un aboutissement de son travail. C’est valorisant de faire pousser ses céréales, les récolter, les transformer et de rencontrer celui qui l’achète et va les transformer à son tour. » souligne Clair qui admet également que cela apporte une certaine notoriété que les circuits longs ne permettent pas toujours de développer.
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La culture du seigle
Suite à une demande de Antoine Hanslik, alors sur le point d’ouvrir sa boulangerie « Painbar » à Nantes pour laquelle il souhaitait travailler en direct avec un paysan meunier, Clair expérimente la culture de seigle et sème en 2020 un premier hectare et demi de cette céréale rustique. Chez son ami et voisin Pierre Tranchant, installé à Saint-Dolay, il récupère alors une semence ancienne et locale de seigle de Pluvigner, préservé par les membres de l’association Triptolème qui veillent à protéger la biodiversité à travers le partage des variétés céréalières paysannes. « C’est un seigle qui fait généralement autour de 2 mètres de haut. Il était historiquement utilisé pour le pain et l’alimentation animale. Et, en Bretagne, on faisait des toits de chaume avec sa paille. »
En ce jour de début juillet, à la veille de la fauche du seigle, Clair jette un dernier regard sur les épis. « Il a l’air moins gros que les précédentes années. On verra bien après l’avoir récolté. Peut-être est-ce dû à la sécheresse printanière qu’on a connue. »
Il viendra le lendemain avec sa faucheuse andaineuse pour couper le seigle semé 9 mois auparavant sur cette terre amendée du fumier de ses vaches. Après quoi, durant quelques jours, les tiges coupées resteront sur le sol afin d’en faciliter le séchage. « Je coupe le seigle relativement haut pour que l’air circule bien dans l’andain. La paille, elle, reste sur le champ avant d’être bottelée. Elle servira à l’étable cet hiver. »
Une fois trié minutieusement avec un ancien trieur venu d’Ukraine, le seigle est stocké en silo et moulu chaque mois, au fur et à mesure des besoins, sur l’un des deux moulins sur meule de pierre Astrié de la ferme, puis tamisé. « Nous faisons uniquement du seigle complet T110. Mais nous pourrions comme pour la farine de blé proposer différents types. Les boulangers préfèrent le travailler complet. Il est plus riche en fibre et en goût. »
Contrairement au blé pour lequel la ferme est limitée à 35 tonnes de production, Clair n’a aucune contingence sur le seigle. Mais c’est avant tout pour la biodiversité qu’amène la culture de cette céréale et ses qualités nutritionnelles qu’il a choisi d’en semer. « Elle est riche en oligo-éléments et en nutriments, mais contient moins de gluten que le blé. »
Une observation que partage le boulanger Antoine Hanslik (Painbar, Nantes) « J’utilise uniquement du levain de seigle pour mes pains. Il apporte une richesse aromatique, mais aussi une texture à la fois mousseuse, fondante, voire un peu gluante. C’est aussi un levain qui est plus stable en terme de PH. On peut l’utiliser pendant plusieurs heures avant qu’il ne devienne acide. C’est plus confortable pour le travail du boulanger » nous confie-t-il.
Militant du bio
Peu de temps après la reprise de la ferme en 1994, Clair avait déjà envisagé de passer en agriculture biologique, motivé notamment par la crise de la vache folle, conséquence désastreuse d’une agriculture intensifiée à outrance. En 1999, il fait une allergie à un désherbant « J’ai gonflé de partout, tel Monsieur Bibendum, avant de peler sur tout le corps. Je n’avais jamais été à pousser les rendements. Je n’utilisais des phytosanitaires que si vraiment il y avait une maladie. Ça m’a toujours coûté de prendre le pulvérisateur. »
Cette aventure malheureuse l’amène à entreprendre la conversion de l’ensemble des cultures, certifiées AB depuis 2002. « J’étais parmi les premiers ici à me convertir. À l’époque il y avait une aide pour nous accompagner dans la conversion. Le cours du bio n’était pas génial. Mes rendements ont diminué, mais nos charges aussi. Il fallait juste trouver un nouvel équilibre ».
Alors, Clair s’engage auprès du GAB44 (Groupement des Agriculteurs Biologique de Loire-Atlantique) dont il sera administrateur durant plusieurs années. « Quand je suis arrivé en 2002, nous étions 350 adhérents. Désormais, nous sommes plus de 1 000 ». Avec plusieurs collègues paysans bio et le soutien d’un minotier indépendant, il travaille durant plusieurs années pour monter une filière de farine locale et bio sous le label « Grenier Bio D’ici » avec le souhait de garantir un prix équitable et une juste répartition de la valeur entre tous les acteurs.
Plus récemment, suite à l’arrêt d’une ferme voisine d’une centaine d’hectares certifiés bio, Clair et deux autres collègues paysans se sont mobilisés afin de reprendre les terres promises à une ferme industrielle de 3 000 cochons qui souhaitait y épandre son lisier. « Je suis militant sans être militant. Beaucoup de mes voisins sont en conventionnel. Je ne vais pas me les mettre à dos. Je regrette juste qu’ils continuent de critiquer les jeunes néo-ruraux qui viennent s’installer ici et expérimentent des pratiques d’agroforesterie. Ils feraient mieux de les laisser faire et de leur faire confiance, d’autant que ce sont, pour certains, des ingénieurs agronomes. Moi-même au début du passage en bio, j’en ai bavé. Il faut que je le dise ! Pendant 5 ans, je me suis pris beaucoup de remarques. On me notifiait que mon blé n’était pas aussi beau que le leur. Et quand je me suis amélioré en faisant du binage dans mes champs, on me soupçonnait de mettre de l’azote durant la nuit. On m’a aussi coupé les ficelles de mes round ballers. Désormais j’ai fait mes preuves. On a accepté mes pratiques. De toute façon, je ne ferai jamais marche arrière ! »
Malgré ces chamailleries (ou jalousies ?) de voisinage, Clair et Chrystelle sont profondément optimistes. « Je pense que les uns et les autres commencent à se rendre compte des enjeux actuels et que la société va évoluer. On voit notamment comment les jeunes parents se préoccupent de plus en plus de la provenance de la nourriture qu’ils donnent à leurs enfants ! » La cinquantaine passée, leur seule inquiétude reste celle de trouver prochainement un repreneur pour leur ferme. Inquiétude justifiée quand on sait que 55% des agriculteurs en France ont plus de 50 ans. « On commence à y penser, il faut 5 à 6 ans pour installer un repreneur. ». À moins qu’un de leur fils ne se manifeste d’ici là…