[La Grande Semaine Végétale] Pourquoi l’agroécologie a besoin de la végétalisation des assiettes ?

Face au changement climatique, à l’érosion de la biodiversité, à la dégradation des sols et à la raréfaction de certaines ressources, la nécessité de transformer notre modèle agricole fait désormais largement consensus. Il ne s’agit plus de produire davantage, mais de produire autrement : réduire la dépendance aux engrais et pesticides de synthèse, préserver le vivant, protéger les sols et l’eau, renforcer l’autonomie des exploitations, et faire coïncider les productions à la fois avec les ressources disponibles et avec la capacité des territoires à absorber les flux qu’elles génèrent.

Si cette transition agroécologique s’impose comme une voie incontournable pour notre résilience alimentaire, elle se heurte à un argument que certains aiment à lui opposer : elle produirait moins, sur une planète où il faut pourtant nourrir toujours plus de monde. Dans le scénario Afterres 2050, Solagro retient d’ailleurs une hypothèse de baisse moyenne de 30 % des rendements de référence pour l’agriculture biologique.

À production alimentaire inchangée, une telle baisse signifie mécaniquement davantage de terres nécessaires. Or, en France, les surfaces agricoles tendent au contraire à se réduire. La transition agroécologique pose donc une question qui dépasse largement les pratiques agricoles : comment produire avec moins d’intrants et moins de ressources externes, sans augmenter la pression exercée sur les terres ?

Pour y répondre, il faut regarder à la fois ce que l’on fait pousser, sur quelles terres, pour nourrir qui, mais aussi ce que nous choisissons de manger. Le végétal apparaît alors comme un levier majeur, parce qu’il joue un rôle clé à chaque étape de cette équation : dans l’occupation du foncier agricole, dans les rotations et la fertilité des sols, dans l’autonomie des fermes et des filières, mais aussi jusque dans nos assiettes. C’est en prenant en compte l’ensemble de ces interactions que l’on comprend pourquoi l’agroécologie a besoin de la végétalisation de l’alimentation pour se déployer à grande échelle.

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L’agroécologie, quésaco ?

Selon Terre & Humanisme :

« L’agroécologie respecte les écosystèmes naturels et intègre les dimensions économiques, sociales et politiques de la vie humaine. Elle conçoit une approche globale qui concilie agriculture, écologie, productivité, activité humaine et biodiversité. En replaçant l’humain au cœur des écosystèmes, l’agroécologie apporte un ensemble de clés pour réussir ensemble la transition. Son objet ne consiste pas uniquement à prendre soin du sol, de la plante, de l’animal ou de l’être humain, mais aussi à considérer l’ensemble des éléments de l’écosystème et des systèmes sociaux et à veiller à la qualité de leurs interrelations. En ce sens, l’agroécologie est un équilibre harmonieux mêlant agriculture et écologie, quantité et qualité, activités humaines et biodiversité, philosophie et techniques, écosystèmes et systèmes sociaux. »

Derrière cette définition assez large, l’agroécologie repose pourtant sur des principes très concrets. Il s’agit d’abord de chercher à faire fonctionner l’exploitation davantage avec les ressources qu’elle produit elle-même, plutôt que de compenser ses déséquilibres par des apports extérieurs. Cela passe par la fertilité des sols, la gestion mesurée de l’eau, la diversité des cultures, mais aussi par une meilleure articulation entre les différentes productions.

L’idée est finalement assez simple : plutôt que de chercher à maîtriser chaque paramètre du système agricole grâce à des intrants externes, l’agroécologie cherche à s’appuyer davantage sur les équilibres naturels et à réduire sa dépendance aux ressources qu’elle ne maîtrise pas : engrais, produits phytosanitaires, aliments importés pour les animaux, énergies fossiles, voire eau lorsque celle-ci est disponible en quantité limitée.

Cette approche conduit aussi à repenser la manière de cultiver et de penser les paysages. Les rotations sur une parcelle permettent de diversifier les cultures, de limiter la pression de certains ravageurs et maladies et de faire varier les besoins nutritifs des plantes : l’introduction de légumineuses, de prairies temporaires ou de couverts végétaux participe ainsi à la fertilité du système tout en réduisant sa dépendance aux intrants. Quant aux haies, elles sont aussi pensées pour leur fonction d’habitat, favorable à de nombreuses espèces qui participent à la régulation naturelle des ravageurs des cultures.

L’objectif n’est donc plus seulement d’obtenir le rendement maximal d’une parcelle à un instant donné, mais de maintenir dans le temps sa capacité à produire.

Une baisse de rendement à compenser

Cette recherche d’équilibre entre les différentes composantes de l’exploitation pose toutefois une première difficulté : celle du rendement. Produire avec moins d’intrants de synthèse, davantage de diversité dans les cultures et plus de contraintes liées au fonctionnement des écosystèmes peut conduire, dans certains cas, à des rendements inférieurs à ceux obtenus dans des systèmes intensifs.

Cette baisse ne signifie pas pour autant que l’agroécologie serait incapable de nourrir la population. Elle oblige en revanche à regarder l’ensemble du système alimentaire plutôt que la seule productivité d’une parcelle, et à revoir l’organisation globale des productions, leur répartition entre les territoires et, en bout de chaîne, la destination de ce qui est produit.

Dans cet article sur les impacts de l’élevage, nous rappelions que 64 % de la Surface Agricole Utile française est aujourd’hui mobilisée, directement ou indirectement, pour nourrir des animaux plutôt que des humains — un rendement alimentaire par nature très inefficace, quand on sait que les produits issus de l’élevage (viandes, produits laitiers, œufs) n’apportent qu’environ 30 % des calories totales consommées au quotidien.

Il devient alors essentiel de regarder l’usage qui est fait de ces terres et d’opérer un changement de paradigme. La question n’est plus seulement : « Comment maintenir les rendements ? », mais aussi : « Que voulons-nous produire avec les terres dont nous disposons ? »

Cette baisse de rendement doit enfin être mise en regard d’une autre caractéristique recherchée par l’agroécologie : sa robustesse, c’est-à-dire sa capacité à continuer de produire lorsque les conditions se dégradent : sécheresse, fortes pluies, maladies, ravageurs ou fluctuations des prix des intrants. Diversifier les cultures, les espèces et les habitats contribue ainsi à réduire la vulnérabilité du système face à ces aléas et à stabiliser ses performances dans le temps.

Nos terres agricoles

En France, le foncier agricole se raréfie et se tend. En 1950, la Surface Agricole Utile française représentait 35 millions d’hectares pour 40 millions d’habitants ; en 2023, elle n’est plus que de 27 millions d’hectares pour 68 millions d’habitants, selon la Fédération nationale des Safer. Dans le même temps, les prix des terres libres ont atteint un niveau record de 6 400 €/ha en 2024 pour la troisième année consécutive, avec des terres de grandes cultures 63 % plus chères que les terres dédiées à l’élevage bovin. Les organismes agricoles alertent d’ailleurs régulièrement sur la financiarisation croissante du foncier, qui complique l’installation de nouveaux agriculteurs.

Le végétal ne fait pas disparaître cette tension, mais il permet d’y répondre de deux manières concrètes. D’abord, en libérant des surfaces : rediriger vers l’alimentation humaine ne serait-ce qu’une partie des terres aujourd’hui consacrées à produire des céréales et oléoprotéagineux pour nourrir des animaux permet de dégager, mécaniquement, plus de surface utile que n’en consomme le passage à des pratiques agroécologiques moins intensives. Ensuite, en générant davantage de valeur ajoutée à l’hectare : des cultures diversifiées et à forte valeur ajoutée — maraîchage, légumineuses destinées à l’alimentation humaine… — permettent à des exploitations de dégager un revenu viable sur des surfaces plus modestes que celles qu’exige un système fondé sur les grandes cultures fourragères destinées aux animaux.

La végétalisation de l’alimentation permet ainsi de desserrer cette contrainte foncière. Il ne s’agit pas de produire davantage sur chaque hectare, mais de produire davantage de nourriture directement consommable par les humains avec les hectares disponibles.

Il faut néanmoins rappeler que toutes les surfaces consacrées à l’alimentation animale ne peuvent pas être transformées en cultures destinées à l’alimentation humaine. Les prairies permanentes, par exemple, constituent à la fois des puits de carbone nécessaires à l’équilibre des émissions et une ressource que les ruminants peuvent valoriser, alors qu’elle reste difficilement utilisable directement par l’être humain. La question de l’accaparement concerne donc d’abord les terres cultivables, dès lors que les céréales, oléagineux et protéagineux qui y sont produits sont destinés à l’alimentation animale plutôt qu’humaine.

Selon Solagro, un adulte en France mobilise aujourd’hui environ 4 000 m² de surfaces agricoles pour son alimentation, alors que cette empreinte pourrait descendre à environ 2 500 m² — notamment grâce à une diminution de 40 % de la consommation de protéines animales et à une progression correspondante de la part des protéines végétales.

Cette baisse ne signifie pas pour autant que l’agroécologie serait incapable de nourrir la population. Elle oblige en revanche à regarder l’ensemble du système alimentaire plutôt que la seule productivité d’une parcelle, et à revoir l’organisation globale des productions, leur répartition entre les territoires et, en bout de chaîne, la destination de ce qui est produit.

Dans cet article sur les impacts de l’élevage, nous rappelions que 64 % de la Surface Agricole Utile française est aujourd’hui mobilisée, directement ou indirectement, pour nourrir des animaux plutôt que des humains — un rendement alimentaire par nature très inefficace, quand on sait que les produits issus de l’élevage (viandes, produits laitiers, œufs) n’apportent qu’environ 30 % des calories totales consommées au quotidien.

Il devient alors essentiel de regarder l’usage qui est fait de ces terres et d’opérer un changement de paradigme. La question n’est plus seulement : « Comment maintenir les rendements ? », mais aussi : « Que voulons-nous produire avec les terres dont nous disposons ? »

Cette baisse de rendement doit enfin être mise en regard d’une autre caractéristique recherchée par l’agroécologie : sa robustesse, c’est-à-dire sa capacité à continuer de produire lorsque les conditions se dégradent : sécheresse, fortes pluies, maladies, ravageurs ou fluctuations des prix des intrants. Diversifier les cultures, les espèces et les habitats contribue ainsi à réduire la vulnérabilité du système face à ces aléas et à stabiliser ses performances dans le temps.

L’idée est finalement assez simple : plutôt que de chercher à maîtriser chaque paramètre du système agricole grâce à des intrants externes, l’agroécologie cherche à s’appuyer davantage sur les équilibres naturels et à réduire sa dépendance aux ressources qu’elle ne maîtrise pas : engrais, produits phytosanitaires, aliments importés pour les animaux, énergies fossiles, voire eau lorsque celle-ci est disponible en quantité limitée.

Cette approche conduit aussi à repenser la manière de cultiver et de penser les paysages. Les rotations sur une parcelle permettent de diversifier les cultures, de limiter la pression de certains ravageurs et maladies et de faire varier les besoins nutritifs des plantes : l’introduction de légumineuses, de prairies temporaires ou de couverts végétaux participe ainsi à la fertilité du système tout en réduisant sa dépendance aux intrants. Quant aux haies, elles sont aussi pensées pour leur fonction d’habitat, favorable à de nombreuses espèces qui participent à la régulation naturelle des ravageurs des cultures.

L’objectif n’est donc plus seulement d’obtenir le rendement maximal d’une parcelle à un instant donné, mais de maintenir dans le temps sa capacité à produire.

Les légumineuses, au cœur de l’équation

Parmi les cultures qui peuvent accompagner cette évolution, les légumineuses occupent une place particulière. Lentilles, pois, haricots, fèves, luzerne ou trèfle ont en effet plusieurs fonctions agronomiques qui les rendent particulièrement intéressantes dans une approche agroécologique.

Grâce à leur association avec des bactéries présentes dans leurs racines, les légumineuses fixent l’azote atmosphérique pour en enrichir le sol, réduisant d’autant la dépendance aux engrais de synthèse azotés. Si certaines sont utilisées comme fourrages pour les animaux (luzerne, trèfle), la plupart peuvent être consommées directement par les humains et constituent une source de protéines végétales. 

Cette polyvalence est précisément ce qui leur donne une place stratégique dans une agriculture qui cherche davantage d’autonomie. Mais leur développement ne peut pas reposer uniquement sur leur intérêt agronomique : pour qu’un agriculteur introduise davantage de légumineuses dans son assolement, il faut aussi qu’il puisse les vendre dans de bonnes conditions. Cela suppose des débouchés, des outils de collecte et de stockage, des capacités de transformation et une demande suffisante.

Le cycle des nutriments

Cette recherche d’autonomie concerne également les effluents d’élevage. Dans un système agricole cohérent, les animaux ne sont pas uniquement des producteurs de viande, de lait ou d’œufs : ils participent aussi au fonctionnement des cycles de fertilité.

Leurs effluents contiennent des éléments nutritifs utiles pour les sols. L’azote synthétisé à l’origine par certaines plantes et bactéries du sol se retrouve dans la nourriture des animaux, puis dans leurs déjections, ce qui en fait un engrais de valeur. Ils contiennent également de la matière organique, qui contribue à entretenir la fertilité des sols. Correctement gérés et épandus, ces effluents permettent ainsi de restituer aux terres une partie des éléments nutritifs prélevés par les cultures et les fourrages.

Le principe est finalement celui d’une boucle : les cultures nourrissent les animaux, les animaux produisent des effluents, puis ces effluents retournent aux sols et contribuent à leur fertilité. Une partie des nutriments peut ainsi être recyclée plutôt que d’être apportée exclusivement sous forme d’engrais extérieurs. L’élevage peut donc participer au fonctionnement d’un système agricole plus autonome, à condition que les volumes d’effluents restent cohérents avec les surfaces disponibles pour les valoriser.

Cela rejoint l’un des principes de départ de l’agroécologie : faire coïncider les productions avec, d’une part, les ressources disponibles et, d’autre part, la capacité des territoires à absorber les flux qu’elles génèrent.

L'assiette influence les champs

Cette transition agroécologique ne peut décemment pas reposer sur la seule participation des agriculteur·rices : le rôle des mangeur·ses, cuisinier·es et distributeur·rices y est tout aussi déterminant.

Les agriculteur·rices ne produisent en effet pas indépendamment de ce que les consommateurs achètent. Les débouchés déterminent en partie les choix d’assolement, les investissements des exploitations et ceux des entreprises de transformation : une demande croissante pour un produit peut favoriser le développement d’une filière, tandis qu’une production sans débouché durable reste difficile à maintenir.

Modifier notre alimentation peut donc contribuer à modifier, en amont, les productions agricoles et à favoriser les transitions agricoles et alimentaires nécessaires. Si nous demandons à l’agriculture de produire avec moins d’intrants, de préserver davantage les sols, de renforcer son autonomie et de réduire sa dépendance aux ressources importées, alors il faut aussi que notre système alimentaire lui en donne les moyens.

C’est ainsi que la végétalisation des assiettes peut devenir un véritable levier de la transition agroécologique.

Leurs effluents contiennent des éléments nutritifs utiles pour les sols. L’azote synthétisé à l’origine par certaines plantes et bactéries du sol se retrouve dans la nourriture des animaux, puis dans leurs déjections, ce qui en fait un engrais de valeur. Ils contiennent également de la matière organique, qui contribue à entretenir la fertilité des sols. Correctement gérés et épandus, ces effluents permettent ainsi de restituer aux terres une partie des éléments nutritifs prélevés par les cultures et les fourrages.

Le principe est finalement celui d’une boucle : les cultures nourrissent les animaux, les animaux produisent des effluents, puis ces effluents retournent aux sols et contribuent à leur fertilité. Une partie des nutriments peut ainsi être recyclée plutôt que d’être apportée exclusivement sous forme d’engrais extérieurs. L’élevage peut donc participer au fonctionnement d’un système agricole plus autonome, à condition que les volumes d’effluents restent cohérents avec les surfaces disponibles pour les valoriser.

Cela rejoint l’un des principes de départ de l’agroécologie : faire coïncider les productions avec, d’une part, les ressources disponibles et, d’autre part, la capacité des territoires à absorber les flux qu’elles génèrent.

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