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Ferme des 7 Chemins Le Dresny - Photo Paul Stefanaggi

Le Dresny, le village des paysans heureux

Cet article a été écrit dans le cadre d’une carte blanche donnée à Nicolas Guiet, Chef de L’U.Ni.
Homme de passion, de valeur et de partage, Les Bouillonnantes lui a proposé de choisir les sujets de ce magazine et est allé rencontrer et interroger ces acteurs qu’il a souhaité mettre en avant.

Textes de Laurence Goubet
Photos de Paul Stefanaggi

Cédric Briand de la Ferme des 7 Chemins Le Dresny - Photo Paul StefanaggiNous sommes en 2020, toute la France est sous le joug d’une crise de l’agriculture dite moderne, industrialisée et uniformisée. Les fermes usines martyrisent les animaux, et les étals de nos supermarchés nous donnent à voir l’abondance d’une nourriture qui détruit tant la santé des consommateurs que de leurs producteurs, et celle de la planète.
Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles paysans résiste encore et toujours à l’envahisseur.

Ce village s’appelle Le Dresny, bourg dépendant de la commune de Plessé, situé en pleine zone rurale, sur la route de Redon, à 50 km de Nantes juste après la forêt du Gâvre.

On raconte que dans ce village de 700 habitants, Olivier Roellinger, Michel Troisgros, Michel Bras ou encore Pierre Gagnaire, pour ne citer qu’eux et tous couronnés de 3 étoiles par le Guide Michelin, sont venus y cuisiner dans un champ, sous l’œil ravi de Carlo Petrini, fondateur du mouvement Slow Food et de 60 000 visiteurs venus célébrer la vache Nantaise.
Car les stars ici ce ne sont pas les Chefs, mais bel et bien les vaches.

Si Fine, égérie du Salon de l’agriculture 2017 a l’habitude des flash des paparazzi, ses jolies copines, toutes de races rustiques sont également souvent immortalisées et montrées en exemple d’une rébellion pacifique et vertueuse qui enchante nos assiettes et nos plateaux de fromage.

Parmi les instigateurs de cette révolution joyeuse, nous avons rencontré Laurent Chalet, éleveur de vache nantaise et initiateur de cette drôle de fête, et Cédric Briand et ses collègues de la Ferme laitière des 7 Chemins, d’irréductibles paysans passionnés, heureux et qui vivent dignement de leur métier.

En 2011, une rencontre orchestrée par Richard Baussay, en charge de la promotion des Tables de Nantes leur permet de rencontrer le Chef Nicolas Guiet. Une rencontre humaine, idéologique et rapidement amicale, qui les amène à collaborer depuis 8 ans.

Vache Nantaise - Laurent Chalet - Photo Paul Stefanaggi.jpg

Tourner le dos à une agriculture productiviste peu vertueuse

Avant de tracer leurs portraits et celui de leurs animaux-stars, il faut s’arrêter un moment sur les enjeux auxquels ces paysans ont fait face.

Vous n’êtes pas sans savoir que la France possède une grande variété de races d’élevage, de vaches, cochons, poulets et bien d’autres espèces.

Durant les trente-glorieuses, le modèle d’une agriculture intensive et productiviste se développe au détriment de la qualité de la nourriture, du métier de paysan, et du respect des sols, du vivant, de l’environnement… sans même invoquer la question du bien-être animal.
Un modèle qui imprègne encore largement le monde rural actuel et les bancs des lycées agricoles.

Face à cet enjeu de production, la France pond en 1966 une loi qui vise la sélection animale et l’amélioration génétique des élevages domestiques. Une loi nécessaire, mais qui dans un contexte d’industrialisation de l’agriculture, et notamment avec le développement de la production laitière, amène la spécialisation des élevages et plus largement certaines logiques de productions bien regrettables (cultures hors-sol, farines animales, introduction de races non-autochtones, industrialisation des abattoirs, ferme usine…).

Les races mixtes (par exemple ni spécialisées en viande ni en lait pour les vaches) sont écartées au profit de races plus productives en termes de quantité.
Ainsi en Loire-Atlantique, l’introduction de vaches Normandes, de Prim’Holstein et de Charolaises devient le symbole d’une génération de paysans désireux d’accéder à la classe moyenne, qui voient naïvement en elles des vaches modernes qui leur permettront de maximiser les rendements, d’augmenter leur production et par conséquent leurs revenus.

Bretonne Pie Noir - Ferme des 7 Chemins - Cédric Briand - Photo Paul Stefanaggi

Triste conséquence de cette uniformisation, dès les années 1960, les races locales telles que la Nantaise, la Bretonne Pie-Noir pour les vaches, la Coucou de Rennes côté volaille ou le Porc Blanc de l’Ouest sont vouées à disparaître, marquées comme appartenant au passé et à un modèle ancien pas assez productif. 

Nul besoin de voir le film “Au nom de la terre” pour constater que ce modèle était voué à l’échec et oubliait de prendre en compte de nombreux enjeux, tels que les risques sanitaires, l’indépendance économique des paysans, la destruction du vivant, et le coût environnemental de ces méthodes.

Il faudra attendre les années 70 et 80 pour qu’on commence timidement à interroger certains aspects de ce système productiviste.
Mais la prise de conscience reste confidentielle. Le consommateur se préoccupe bien peu du contenu de son assiette. Il faudra en arriver à la terrible crise de la vache folle dans les années 1990 pour voir arriver dans le débat public une remise en question de ces pratiques.

C’est aussi dans ces années qu’est né le CRAPAL, le Conservatoire des Races Animales en Pays de Loire, sous l’impulsion de Bernard Denis, ethno-zootechnicien, et dont Laurent Chalet sera vice-président, qui oeuvre à la valorisation des races locales.

Bretonne Pie Noir - Ferme des 7 Chemins - Cédric Briand - Photo Paul Stefanaggi

Valoriser les races rustiques et anciennes

L’espèce bovine compte rien qu’à elle une trentaine de races autochtones (on en comptait le double avant la guerre), ayant chacune leurs aptitudes propres mais dont près de la moitié a failli disparaître.

Car il faut rappeler là que l’enjeu de sauvegarde des races locales est loin d’être seulement patrimonial, culturel et affectif. Ces vaches, qui portent souvent le nom de leur territoire (Armoricaine, Béarnaise, Ferrandaise,…) ont des atouts propres à chaque race (adaptation à certains climats rigoureux ou certains reliefs montagneux, poids légers en zone humide, lait fromageable, bonne nourrice…) et un rôle à jouer qui va au delà de la simple notion de productivité. 

Notons aussi que ces races rustiques sont généralement des races ayant une vitesse de croissance plus lente (la vache Nantaise atteint sa maturité autour de 5 ans), et offrant une viande différente, dont chacune a ses spécificités de goût et de maturation.

Souffrant d’un manque de valorisation – et rarement différenciées sur les étals des bouchers, comme nous le rappelaient Guillaume Rabel et Côme Desgrées du Lou de la boucherie paysanne Les Bottes –  ces races, souvent rustiques ont été délaissées, parfois même interdites d’élevage et ont évité de peu leur disparition

Les années 70 verront naître les premiers programmes de conservation, à commencer par la Bretonne Pie Noir, qui visent à préserver la diversité génétique de ces espèces.

Ces programmes ont la chance alors de pouvoir compter sur quelques personnalités réticentes au monde agricole “moderne”, des intellectuels conscients des enjeux de la biodiversité ou des anciens soucieux de conserver leur autonomie, qui refusent souvent de s’affilier à la chambre d’agriculture et aux syndicats d’éleveurs, et déjà animés par une certaine conscience écologique. 

Les races locales s’affirment comme le symbole d’élevages ancrés localement, qui prône une forme de “sobriété heureuse” et replace l’humain et son savoir-faire au centre de la pratique agricole.

50 ans plus tard, les plans de conservation ont laissé place à des dynamiques de relance et la mise en place d’actions de valorisation des espèces. 

Pour pérenniser la biodiversité domestique, les éleveurs démontrent que ces races peuvent être une réponse aux enjeux économique, sociétal et écologique et incitent une dynamique collective. Ils se fédèrent et structurent les filières. Des dynamiques sociales qui permettent peu à peu de sensibiliser le public, en créant de l’interaction entre producteurs et consommateurs et d’entrevoir une logique de commercialisation vertueuse.

La Fête de la Vache Nantaise

Laurent Chalet - Vache Nantaise - Photo Paul StefanaggiC’est ainsi que naît en 1997 dans le petit village du Dresny, à l’initiative de Laurent Chalet, la fête de la Vache Nantaise. Petite sauterie organisée pour montrer cette vache dont plus personne ne voulait 20 ans plus tôt devenue un grand événement festif et rassembleur des races locales et dont la dernière édition en juin 2018 a réuni plus de 60 000 participants. 

Une université paysanne, des tables rondes, des dîners de Chefs de réputation internationale, une ferme en permaculture, des animaux de races minoritaires venus de toute la France, dont le porc Kintoa mis à l’honneur lors de la dernière édition , une émission de France Inter enregistrée en direct sur place, de nombreux média, des artistes qui offrent leurs performances, des maires, des députés, des élus, 1500 bénévoles… et 60 000 participants engagés, en quête de sens ou curieux de découvrir la promotion de la paysannerie, venus investir un village de 700 habitants. 

Les idées fusent, les débats enrichissent les idées des uns et des autres. Chacun y découvre la richesse patrimoniale de l’agriculture française et les éleveurs réticents entrevoient là une autre façon de concevoir leur métier. 

Un événement collaboratif qui permet indéniablement de créer du lien, d’inciter au changement et qui prône la solidarité et l’inclusion sociétale. 

Fort de ce succès, Laurent réfléchit avec quelques amis à un nouvel événement fédérateur en 2020, qui, nous confie-t-il « devrait encore plus faire parler de l’agriculture paysanne ».

Laurent Chalet et Cédric Briand, des paysans heureux

La fête de la vache nantaise est très représentative de leur combat et de leur victoire. Laurent Chalet et le GAEC des 7 chemins sont  des fervents défenseurs du terroir, de l’ADN d’une région. Ils sont capables de jongler avec les élus locaux, les politiques, les éleveurs voisins, leurs clients, les Chefs… Toujours dans le but de fédérer autour de leurs valeurs et d’amener sa pierre à l’édifice.

C’est ainsi que Nicolas Guiet m’avait parlé de Laurent Chalet et de Cédric Briand en me précisant « Ce sont des producteurs de grande qualité, devenus amis, avec qui je vis de grandes choses ».

C’est d’ailleurs par le biais de l’association de protection de la vache Nantaise et l’organisation de la Fête que se sont rencontrés Laurent et Cédric.

Tous deux participent activement à la sauvegarde d’une vache de race ancienne.

  • Laurent Chalet élève seul 40 vaches, et leurs veaux, de race Nantaise dont il vend la viande.
  • Cédric Briand et ses 2 collègues du GAEC des 7 chemins transforment quant à eux le lait de 45 vaches laitières de la race Pie Noir de Bretagne en fromages, crème et beurre et nourrissent de ces résidus une petite dizaine de Porc Blanc de l’Ouest.

Vous découvrirez dans leurs portraits que ces 4 paysans vivent dignement de leur métier, et par dessus tout s’épanouissent dans leur travail au quotidien, en adéquation avec leurs valeurs, conscient d’entreprendre une agriculture responsable et qui répond à un besoin sociétal fort.

Pourtant, pour chacun d’entre eux, il n’a pas été facile de convaincre les banques, frileuses face à un modèle auquel elles ne sont pas habituées et dans un contexte où les filières de vente traditionnelles ne valorisent pas ces produits.

Leur secret ? De la curiosité, beaucoup d’intelligence, du bon sens et une approche systémique du métier d’éleveur et de la pérennisation de leur ferme.

En effet ils ont en commun d’avoir construit intelligemment leur propre modèle, qui tient compte des spécificités de chaque race, des ressources, du terroir, du climat, des moyens humains, des réseaux de vente… prônant par la même occasion la mutualisation des ressources, partageant leurs savoirs, leurs réseaux et leurs expériences et visant avant tout une pratique durable et respectueuse de la planète et de ses hommes.

Ces deux exemples sont la preuve qu’un autre modèle est possible.
Mais au delà de cette démonstration économique et sociale, cette dynamique collective tend à faire voir que paysans et citoyens détiennent le pouvoir d’agir en faveur d’un changement global.

Pendant ce temps, la Nantaise dont on ne recensait qu’une quarantaine de bêtes dans les années 80 en compte plus d’un millier désormais, et la Pie-Noir de Bretagne, première espèce ayant fait l’objet d’un programme de sauvegarde comptabilise aujourd’hui près de 3000 têtes (contre 700 000 au début du siècle passé).

Et c’est bien là, le début d’une victoire !

Bretonne Pie Noir - Ferme des 7 Chemins - Cédric Briand - Photo Paul Stefanaggi